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Pratyāhāra : que devient notre attention lorsqu’elle cesse d’être constamment sollicitée ?

14 août
7 min de lecture

🎧grâce au yoga nidra🎧



Notifications, conversations, informations, images, musique, écrans : au XXIème siècle, l'attention n'est jamais au repos, à tel point que le silence, l'absence de stimulation, ou le simple fait de ne rien faire, semblent presque interdits et anormal.

Cette question est pourtant loin d'être nouvelle car il y a plusieurs siècles déjà, les textes du yoga interrogeaient notre relation aux perceptions, à l'attention, et aux mouvements du mental.

Ce que ces textes proposent n'est pas de fuir le monde, mais d'apprendre à ne plus se laisser diriger par lui.

Dans cet article, nous allons voir concrètement ce que le yoga a à dire sur notre rapport à l'attention, et surtout, comment ces outils, vieux de plusieurs millénaires, peuvent nous aider très concrètement aujourd'hui à retrouver un peu de calme mental, même au milieu du bruit.



As-tu entendu parler des Yoga Sūtra de Patañjali

et des 8 membres qui composent la base de notre pratique de yoga ?



Qui est Patañjali ?

Il est la figure emblematique du yoga à qui l'on attribue les fameux Yoga Sūtra, texte fondateur composé de 196 courts versets (sutras) répartis en quatre chapitres, qui guident les pratiquants sur la manière d'apaiser le mental et d'atteindre la libération spirituelle.

Son existence reste toutefois enveloppée de mystère. La datation fait débat parmi les indianistes, certains évoquant le IIème siècle avant J.-C., d'autres comme Philipp André Maas, chercheur en indologie qui a proposé une datation autour du IVème siècle après J.-C. Aussi, il est impossible d'affirmer si Patanjali était un individu unique, ou le nom donné à un ensemble d'enseignements transmis et compilés au fil du temps, et qui composent aujourd'hui comme une base codifié pour structurer la pratique du yoga.


Parmi les huit membres du yoga exposés dans les Yoga Sūtra de Patañjali, pratyāhāra occupe une place singulière. Souvent traduit par « retrait des sens », le terme désigne une réalité plus subtile qu’une simple coupure avec le monde extérieur, on verra laquelle plus bas.

Et si pratiquer pratyāhāra ne consistait pas à moins sentir, mais à retrouver une certaine liberté face à ce qui sollicite continuellement nos sens et notre attention ?


Zoom sur pratyāhāra, le cinquième membre


Revenons brievement aux Sūtra

Dans le deuxième chapitre des Yoga Sūtra, consacré à la pratique, Patañjali expose huit membres : aṣṭāṅga, qui constituent une progression :


  1. yama, les disciplines relationnelles :

    • Ahimsa : La non-violence en action, en parole et en pensée.

    • Satya : L'honnêteté et la vérité.

    • Asteya : Ne pas voler, l'intégrité.

    • Brahmacharya : La modération ou la canalisation de l'énergie vitale.

    • Aparigraha : Le non-attachement et l'absence de convoitise

  2. niyama, les disciplines personnelles :

    • Shaucha : Pureté et propreté du corps et de l'esprit.

    • Santosha : Contentement et joie de vivre.

    • Tapas : Rigueur, effort et discipline ardente.

    • Svadhyaya : Étude de soi et lecture des textes sacrés.

    • Ishvara Pranidhana : Abandon ou dévotion à un principe

  3. āsana, la posture du corps physique

  4. prāṇāyāma, le travail du souffle

  5. pratyāhāra, le retrait des sens

  6. dhāraṇā, la concentration

  7. dhyāna, la méditation

  8. samādhi, l’état d’absorption, d'éveil


Pratyāhāra se trouve donc exactement à la charnière de cette progression, tout pile en équilibre entre les premiers membres qui mettent en jeu notre manière d'agir, le corps, le souffle et notre rapport à l'environnement et les autres membres ou vient les pratiques qui engagent de plus en plus directement l'activité mentale et méditative. Du concret à l'abstrait, pratyāhāra agit comme un trait d'union.


Cette position n'est pas anodine : pratyāhāra constitue un passage entre l'expérience tournée vers l'extérieur et l'intériorisation nécessaire au travail de l'attention.



Se retirer du monde ? pas exactement

La traduction habituelle de pratyāhāra par « retrait des sens » peut facilement prêter à confusion.

Elle pourrait laisser entendre que le yogi cherche à ne plus voir, ne plus entendre, ne plus sentir, comme si l'objectif consistait à construire une barrière entre soi et le monde or la question n'est pas tant la présence ou l'absence d'un stimulus que la relation que nous entretenons avec lui.

Un son peut être présent sans que nous ayons besoin de le suivre.

Une sensation peut apparaître sans déclencher immédiatement une réaction.

Une image peut entrer dans notre champ de vision sans capturer durablement notre attention.


Pratyāhāra est la possibilité de percevoir sans être systématiquement entraîné par ce qui est perçu, et cette différence la est fondamentale.



Des sens à l'attention

Nos sens sont naturellement tournés vers le monde, c'est automatique, humain, ils recueillent des informations en permanence, impossible d'en réchapper.

La difficulté apparaît lorsque chaque stimulation devient susceptible d'entraîner avec elle le mental et c'est presque automatique. Nous connaissons tous cette expérience : ouvrir son téléphone pour accomplir une action précise et constater quelques minutes plus tard que notre attention a été entraînée ailleurs.

Paul Harvey, dans son travail autour de l'enseignement de T.K.V. Desikachar et des Yoga Sūtra, propose une formulation éclairante : pratyāhāra permet de sortir du « courant » des sens. Il ne s'agit donc pas nécessairement d'empêcher le monde d'arriver jusqu'à nous, mais de ne plus être automatiquement emporté par ce qu'il nous présente et cette nuance nous éloigne considérablement d'une conception ascétique simplifiée où il faudrait se couper du monde.

Elle pose au contraire une question très concrète : qui dirige notre attention ?


Patañjali y associe pratyāhāra à vaśyatā, un terme exprimant l'idée de maîtrise ou de capacité à gouverner.

Le mot « maîtrise » peut sembler sévère à notre sensibilité contemporaine. Il ne s'agit pourtant pas nécessairement d'une lutte contre les sens.

L'enjeu pourrait plutôt être formulé ainsi : retrouver la possibilité de choisir où se porte notre attention.


Sur le tapis : quand la posture devient une expérience intérieure

Pratyāhāra peut sembler très théorique jusqu'à ce que l'on observe ce qui se passe pendant une pratique de yoga posturale

D'abord nous entrons dans une posture : āsana (ou le fait de s'asseoir dans la pose).

Il y a sa forme extérieure, bien sûr : l'emplacement des pieds, des mains, l'organisation du bassin ou de la colonne vertébrale, du corps physique en somme.

Mais progressivement, autre chose peut apparaître.

La température du corps, les points de contact avec le sol, les battements de coeur, une tension musculaire, une détente musculaire, le mouvement des côtes pendant l'inspiration et l'expiration, autant de perception dont nous n'avions pas conscience quelques instants auparavant.

La posture cesse alors d'être uniquement quelque chose que l'on fait pour devenir quelque chose que l'on observe et habite. Considérer les postures non comme de simples formes à reproduire mais comme des espaces d'expérience vivante.

Fermer les yeux dans une posture ne constitue donc pas automatiquement pratyāhāra.

On peut fermer les yeux et continuer à être traversé par une activité mentale intense.

Inversement, on peut garder les yeux ouverts et ne pas se laisser disperser par ce que l'on voit.


L'intériorisation est moins une question de fermeture qu'une orientation de l'attention.


Une étape indispensable vers la méditation

La position de pratyāhāra dans les huit membres du yoga devient alors beaucoup plus claire. Après lui vient le n°6 dhāraṇā, la capacité à maintenir l'attention sur un objet déterminé. puis dhyāna, n°7 lorsque cette attention acquiert une certaine continuité, l'état de méditation est atteint.

Comment maintenir l'attention si elle est constamment entraînée par chaque stimulation ?

Pratyāhāra prépare précisément ce changement.

Les travaux d'historiens et d'indianistes contemporains tels qu'Ysé Tardan-Masquelier ou Alexandre Astier permettent par ailleurs de rappeler quelque chose d'essentiel : le yoga ne peut être réduit à sa dimension posturale moderne. Les pratiques corporelles s'inscrivent dans une histoire beaucoup plus vaste de disciplines ascétiques, respiratoires et méditatives développées dans le sous-continent indien.

Dans cette perspective, l'intériorisation n'est pas un effet secondaire agréable du yoga : elle participe pleinement de son projet.

Le corps et le souffle peuvent devenir des moyens de préparer l'attention.

Pratyāhāra constitue le seuil à partir duquel cette attention devient elle-même un véritable terrain de pratique.


Que reste-t-il lorsque nous diminuons les sollicitations ?

C'est peut-être ici que ce texte ancien rencontre le plus directement notre époque.

Nous n'avons probablement jamais disposé d'autant de possibilités de stimuler nos sens, de remplir les temps d'attente ou d'éviter les moments sans activité.

Quelques secondes suffisent pour sortir un téléphone.

Une file d'attente, un trajet, un repas solitaire ou quelques minutes avant de dormir deviennent facilement des espaces à remplir.

Pratiquer pratyāhāra aujourd'hui ne signifie évidemment pas renoncer au monde moderne.

Cela peut commencer beaucoup plus simplement : observer notre difficulté à ne pas répondre immédiatement à une sollicitation.

Que se passe-t-il lorsque nous marchons sans écouteurs ?

Lorsque nous mangeons sans écran ?

Lorsque nous restons quelques minutes après une pratique sans chercher immédiatement une nouvelle stimulation ?

Lorsque nous percevons une sensation sans vouloir aussitôt la qualifier d'agréable ou de désagréable ?

Ce sont des expériences modestes. Pourtant, elles révèlent rapidement la puissance de nos habitudes attentionnelles.

Pratyāhāra nous rappelle alors quelque chose d'essentiel : l'intériorité n'est peut-être pas un endroit dans lequel il faudrait réussir à entrer. Elle devient perceptible lorsque nous cessons momentanément d'être entraînés ailleurs.


De la compréhension à l'expérience

On peut étudier pratyāhāra, en comprendre la place dans les Yoga Sūtra et en observer les mécanismes dans notre quotidien.

Mais le yoga reste une discipline d'expérience.

Certains contextes offrent naturellement des conditions particulièrement propices à cette observation : moins de sollicitations, un rythme différent, la marche, le silence, une pratique régulière du yoga et suffisamment de temps pour que l'attention cesse progressivement de courir d'un objet à l'autre.

C'est aussi dans cette intention que j'ai imaginé Sel de la Vie, une retraite Trek & Yoga dans le désert marocain.

Pendant une semaine, la marche quotidienne, le yoga, les temps de silence, les pratiques corporelles et sonores et la vie en bivouac créent un environnement volontairement simple. Non pas pour « se couper du monde », mais pour expérimenter ce qui peut apparaître lorsque, pendant quelques jours, celui-ci sollicite moins constamment notre attention.

Je t'invite à venir écouter le silence, marcher, recentrer ton énergie, et vivre ce que le désert a à offrir dans ce voyage :





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